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Cette école bretonne aide les migrants à se reconstruire un futur

La solidarité fait des miracles à Cloître-Saint-Thégonnec, petit village du Finistère d'à peine 600 habitants. Là-bas, une dizaine de bénévoles aide des exilés à s'insérer dans la société par l'apprentissage de la langue française, de la lecture et de l'écriture... mais pas que.

"En quelques jours, j’avais vu suffisamment de choses négatives à Paris, je voulais partir, n’importe où… Les gens ne le savent pas forcément, mais de toute façon, lorsque vous êtes pris en charge par une association en France, vous ne choisissez pas forcément où vous allez atterrir. Et Paris est la ville où les migrants se réunissent car les associations d'aide sont nombreuses, mais la plupart ne souhaitent pas y rester."

L’accent est fort, mais la voix qui parle est assurée et malicieuse. Ben, exilé ivoirien de 23 ans arrivé en France il y a quelques années au terme d’une longue traversée (qui le mena notamment en Libye et en Italie), est bien plus qu’un fragile rescapé. Débarqué en Bretagne en 2017 par le hasard des rencontres et des "placements", il a fait preuve d’une incroyable énergie en développant, dans le Finistère, l’École alternative des monts d’Arrée, aux côtés d’une association locale portée par une conviction et une volonté sans pareil.

"Dans leurs pays d’origine, ils parlent tous plusieurs langues, c’était d’abord une histoire de respect." Les Utopistes en action, une asso créée à Morlaix, d’abord spécialisée dans l’aide d’urgence alimentaire, sanitaire et sociale à destination des migrants de Calais, a diversifié son approche à partir de 2018 : elle aide désormais "à la maison" un petit groupe de volontaires, majoritairement originaires d’Afrique de l’Ouest, dans l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, des maths... tout en assurant un hébergement chez l’habitant et en dirigeant ses élèves vers la vie active dans l'Hexagone, avec un dévouement sans faille. Une solide chaîne de solidarité, impressionnante pour un village de 600 habitants (Cloître-Saint-Thégonnec), s'est formée au fil des ans.

« Quand ils sont arrivés dans le village, au début des gens leur disaient que les habitants ne les accueilleraient pas, qu’il ne fallait pas sortir pour ne pas effrayer les enfants, ce genre de bêtises... »

Cependant, aucun paternalisme dans la démarche. Ici, on donne des cours, pas de leçon : "c’est clairement Ben qui est à l’origine de cette école", confirme Sandrine Corre, coprésidente de l’association. Fatiguée des représentations erronées, elle insiste sur le fait que Les Utopistes en action tiennent à considérer l’autre, d’où qu’il vienne, comme un être humain, pas comme un migrant menaçant l'équilibre d'un pays.

"Quand ils sont arrivés dans le village, on leur disait que les habitants ne les accueilleraient pas, qu’il ne fallait pas sortir pour ne pas effrayer les enfants, ce genre de bêtises... Du coup, ils sont venus nous voir en nous disant qu’il fallait qu’ils apprennent ou perfectionnent leur français au plus vite… ainsi que leur breton !"

Depuis quelques mois, les élèves sont ainsi capables de répondre en breton à des habitants médusés… comme ils le faisaient en Italie face aux insultes, fréquentes. "Nous sommes de vraies éponges, nous apprenons très vite", assure Ben en évoquant sa traversée et sa vie quotidienne aux côtés d’anglophones qui, au début du voyage et de l'installation en France, ne comprenaient pas un mot de français. Même chose face aux passeurs, douaniers et autres policiers des différents pays traversés, avec son lot d'abus à la clef : il a bien fallu se faire comprendre pour se faire respecter.

"Certains mettent un mois à pouvoir trouver le sommeil"

La grande histoire des migrations et des départs, qui a façonné et définit la Bretagne d'aujourd'hui, en fait une terre d’accueil en vérité plutôt clémente, contrairement aux rumeurs qui couraient sur l’arrivée de ces voyageurs du désespoir en 2017, selon les dires des deux complices, joints fin novembre par Zoom depuis leur maison finistérienne. Ben vit à l’étage, Sandrine au rez-de-chaussée.

Si de profondes souffrances affleurent dans ses paroles ("on parle toujours des morts en Méditerranée, mais j’ai vu de mes yeux des gens mourir dans le désert", dit-il), pour lui le plus dur est derrière. L’École des Monts d’Arrée lui a permis d’intégrer un parcours scolaire classique, il a obtenu sa carte de séjour de dix ans et trouvé un travail.

Pour les autres, l’apprentissage se poursuit, car tous les problèmes ne s’évanouissent pas à l’arrivée en France : "Nous préférons nous occuper convenablement d’un petit groupe plutôt que d’accueillir de nombreuses personnes et d’être submergés", ajoute la responsable de l’association, constamment protectrice et rassurante.

Depuis 2018, la commune de 600 habitants a vu 33 adultes et 24 mineurs exilés tester sa solidarité. "Leur apprendre le français pour les scolariser est bien sûr notre principal objectif", résume Sandrine Corre, mais elle souligne aussitôt la "violence des démarches administratives, durant lesquelles l’accompagnement devient encore plus précieux (…) J’assimile cela à un viol, lorsqu’on vous demande des dizaines de fois de répéter votre parcours de vie".

Néanmoins, avant toute démarche, il faut d'abord réparer les vivants : "On n’imagine pas le niveau de stress que les primo-arrivants subissent. Quand ils arrivent chez nous, ils ne dorment pas, traumatisés par la traversée et ce qu’ils y ont vu. Certains mettent un mois à pouvoir trouver le sommeil."

1000 euros par mois pour faire fonctionner l’école

Au fil des ans, des liens évidents entre profs et élèves se sont créés. On a l’impression de parler à deux amis quand on rencontre virtuellement Sandrine et Ben. Le chemin fut long et gratifiant. L'association et l'école, elles, avancent toujours face à la tempête. Face à la crise sanitaire du Covid et la lenteur des administrations françaises en 2020, une cagnotte mise en ligne via HelloAsso a récolté plus de 11 000 euros de dons, soit davantage que l’objectif initial.

Avec les 8000 euros de subventions alloués par la communauté de communes de Morlaix en 2019, Les Utopistes en action devraient pouvoir continuer à dispenser leurs cours de maths, de français et d'humanité pendant quelque temps encore. Miracle de la solidarité à la bretonne, la mairie, favorable au projet depuis sa genèse, avait mis dès le départ la Maison des associations à disposition, et ce gratuitement.

Et même si Sandrine Corre estime qu’il faut plus de 1000 euros par mois pour faire fonctionner l’école, l’avenir de cette formidable chaîne d'entraide semble assuré. En espérant qu’à l’avenir, les exilés n’aient plus besoin de français utopistes pour survivre.

Pour en savoir plus, ça se passe sur la page Facebook officielle de l'école. 

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