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Les biorégions peuvent-elles sauver la France, voire même carrément, le monde ?

Longtemps vues comme l'une des manifestations de l'écologie radicale et hors-sol, les biorégions sont petit à petit en train de conquérir le cœur des habitants de notre pays. Mais accèderont-elles un jour à une notoriété suffisante pour peser politiquement ?

Si la France métropolitaine est, depuis 2015, divisée en douze régions administratives, assorties de la Corse (une collectivité territoriale), de la Guadeloupe et de la Réunion (deux régions ultramarines) et de la Guyane, de Mayotte et la Martinique (des collectivités uniques), seules les îles susmentionnées ont, par la force d'un découpage administratif induit par la présence de la mer autour, également une logique culturelle.

En métropole, c'est plus délicat. On sait à quel point peut sembler arbitraire une frontière "décidée dans un bureau à Paris", alors que les habitants de deux communes, deux cantons ou deux aires écologiques (plutôt qu'économiques) partagent davantage de points communs avec leurs voisins "naturels" qu'avec des quasiment aléatoires "co-habitants" choisis par l'Etat. Ou quand ils souhaitent s'affranchir des barrières pour préserver ou mettre en valeur un patrimoine immatériel.

Les Régions (avec un "R" majuscule) ont plusieurs compétences exclusives, telles que les lycées et les transports, mais cela suffit-il à "faire région" ? Depuis quelques années, une alternative fait donc son chemin: la biorégion, soit une aire d'influence et de communauté dictée non pas par un découpage politique archaïque et rigide, mais par des valeurs, une géographie, des traditions, des besoins et des usages communs. Partie des écolos jugés "radicaux", sa pertinence a depuis fait son chemin. Petit tour de la question.

"Un lieu de vie défini par des limites naturelles"

Le concept de "biorégion", apparu dès les années 70 aux Etats-Unis, émane du cerveau du chercheur américain Kirkpatrick Sale. "Littéralement et étymologiquement parlant, une biorégion est un 'lieu de vie', une région unique qu’il est possible de définir par des limites naturelles (plus que politiques), et qui possède un ensemble de caractéristiques géographiques, climatiques, hydrologiques et écologiques capables d’accueillir des communautés vivantes humaines et non humaines uniques", expliquait ce dernier dans L'art d'habiter la Terre, son ouvrage de référence, traduit en 2020 en France.

"Les biorégions peuvent être définies aussi bien par la géographie des bassins-versants que par les écosystèmes de faune et de flore particuliers qu’elles présentent ; elles peuvent être associées à des paysages reconnaissables et à des cultures humaines se développant avec ces limites et potentiels naturels régionaux. Plus important, la biorégion est le lieu et l’échelle les plus logiques pour l’installation et l’enracinement durables et vivifiants d’une communauté."

Ce concept prône, de fait, un localisme roi et charrie avec lui des rêves de démocratie participative, où les décisions viendraient d'en bas plutôt que d'un pouvoir centralisateur, nuisant par essence à l'avénement de telles entités. Ce n'est donc pas une surprise si la notion de biorégion, bien avant de devenir "mainstream", était très à la mode dans les milieux anarchistes, autonomistes et libertaires.

Nés en réaction aux traités de libre-échange ou d'urbanisations votés par les dirigeants de la France (et parfois du monde entier) sans tenir compte des particularismes locaux, les biorégions contiennent en elles la sève d'une rebellion.

Repartir à zéro, faire table rase des régions

"La démarche est intrinsèquement porteuse d'une pensée politique autre : non bureaucratique, surplombante et abstraite", affirme Kirkpatrick Sale. D'abord "îlots de résistance et de résilience", d'où s'organisent "une résilience opérationnelle et systémique en mettant ces îlots en réseau au sein de biorégions" (à l'image des Zones à défendre, les fameuses ZAD qui réunissent parfois des militants écologistes contre un projet d'urbanisation perçu comme "aberrant"), ces micro-sociétés sont la base d'un monde régi par des besoin réels, non par des impératifs économiques, estime Jean-Christophe Anna, "effondriste" et "utopiste" revendiqué.

Angle mort de cette lutte, cependant : ce refus farouche d'établir de manière administrative des découpages officiels, qui auraient du sens en termes d'organisation, mais vont clairement à l'encontre de l'idée d'autonomie de la biorégion, rend toute organisation "officielle" caduque.

De plus, le système actuel serait trop vicié pour tenter d'y faire évoluer quoi que ce soit dans le bon sens : "on ne peut pas changer le système ; je propose de changer de système. La vie ne sera possible qu'à l'échelle de biorégions, non pas à l'échelle individuelle ou bien de micro-lieux", confiait Anna à Reporterre en 2020.

"Think globally, act locally"

Le faible taux de participation à chaque élection régionale prouve que la refonte de 2015 n'a pas arrangé le rapport des Français avec leur territoire, ou en tout cas pas avec ce type de territoire, aux contours si flous et pourtant si rigides, car vues par le prisme libéral du marché.

La pandémie a aussi montré "la vulnérabilité de nos espaces politiques et la nécessité d’en inventer de nouveaux". Couplée au dérèglement climatique, elle a fait prendre conscience à de nombreux habitants que le slogan "Think globally, act locally" créé par Patrick Geddes au début du 20ème siècle, n'était pas qu'un vain mot.  

Dans leur livre Propositions pour un retour sur Terre, des scientifiques proposent même de remplacer le Sénat par une Assemblée des biorégions : ils suggèrent de d'instaurer des quotas d’énergie/matière par individu. "Il s’agirait de plafonner démocratiquement, de façon progressive, les consommations d’énergie/matière (...). Les régions moins bien dotées pourraient recevoir des 'transferts de quotas' provenant des régions les mieux dotées, en respectant à terme une empreinte écologique globale inférieure ou égale à 1".

"Nous ne voulons plus être les éternels spectateurs et spectatrices d’un monde qui n’en finit pas de s’effondrer", expriment, comme un mantra, un comité de défense du plateau de Millevaches, en Corrèze. "Aucun gouvernement n’apportera plus de solution. Il est temps de porter nos espoirs et nos forces ailleurs". Le nouveau monde commence ici.

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