

Qui était Bruno Latour, ce grand penseur écolo avant l'heure ?
Décédé le 9 octobre 2022 à l’âge de 75 ans, Bruno Latour était une figure intellectuelle importante et iconoclaste de l’écologie en France. Il aura ouvert des pistes de réflexion sur lesquelles les générations suivantes pourront s'engager. Portrait d'un prophète tardif en son pays
2022 M10 11
Le terrain plutôt que la bibliothèque. À peine son agrégation de philosophie en poche, le jeune Bruno Latour quitte l’université de Dijon pour Abidjan, en Côte d’Ivoire, où il mènera des travaux anthropologiques sur la décolonisation. Mais son insatiable curiosité le poussa à s’intéresser à des sujets nombreux et variés : une thèse sur la Bible (il est chrétien pratiquant), une étude sur le quotidien dans les labos scientifiques de Californie, un livre sur la fabrique du droit en France, un essai sur Louis Pasteur, une enquête photographique sur Paris, une histoire d’un projet raté de métro automatique dans les années 70-80, etc.
Une bibliographie décrite par Gérard de Vries, professeur à l’université d’Amsterdam, en ces termes :
« L’ensemble de l’œuvre de Bruno Latour fait penser à un cabinet de curiosités du début des temps modernes. »
Un défenseur de la nature. L'un de ses thèmes de prédilection restait l’écologie. Toute sa vie, il tenta de décrire le monde pour situer la place de l’être humain dans le temps et dans l’espace. Ses derniers ouvrages portaient cette interrogation jusque dans leurs titres : Où suis-je ? : Leçons du confinement à l'usage des terrestres (La Découverte, 2021), Où atterrir ? : Comment s'orienter en politique (La Découverte, 2017).
Penseur de l'écologie, de la modernité ou de la religion, Bruno Latour était un esprit humaniste et pluriel, reconnu dans le monde entier avant de l’être en France. Sa réflexion, ses écrits, continueront de nous inspirer de nouveaux rapports au monde. Reconnaissance de la Nation.
— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) October 9, 2022
Il a remis au goût du jour la célèbre « hypothèse Gaïa » formulée en 1970 par le chimiste anglais James Lovelock et la climatologue Lynn Margulis : la Terre n’est pas qu’un corps céleste mais un gigantesque organisme vivant capable de s’autoréguler et traversé par l’ensemble des êtres qui la composent. Cet énoncé, qui nous semble relever de l’évidence aujourd’hui, était novateur il y a 50 ans et posait les bases d’une écologie politique où la nature n’est pas quelque chose à dompter ou maîtriser mais à préserver et sauvegarder. Pour Bruno Latour, cette proposition théorique avait « la même importance dans l’histoire de la connaissance humaine que celle de Galilée ».
Lui-même pratiquait l’écologie politique. Il avait d’ailleurs imaginé la création d’un « Parlement des choses » afin de défendre les droits de tous les « non humains ». Des scientifiques et personnalités de différents domaines de connaissance y siégeraient. Pour Latour, la loi doit être au service de la nature :
« J'ai voulu être le Guy Carcassonne [grand juriste français, nda] du Droit constitutionnel de la nature. »
Le « Marx de l’écologie ». Ces dernières années, il appelait à une « relocalisation » de l’individu qui se traduirait non par un retour « à la terre » mais un retour « sur terre », et où l’on prendrait enfin conscience de vivre dans un environnement aux ressources limitées.
Il mettait en évidence l’existence de classes « géo-sociales », qui sous-tendent nos sociétés et mobilisent des questions d’occupation de territoire et de déplacement, plutôt que de classes sociales. Un temps, il voulu même être « le Marx de l’écologie », selon sa propre expression. Un comble pour ce fils d'une famille bourgeoise qui a fait fortune dans le négoce en vin ! À l’opposition gauche-droite, il préférait également séparer les « extracteurs », qui exploitent notre planète, des « ravaudeurs » qui tentent de limiter leur empreinte carbone.
Il aimait rappeler que c’était le philosophe français le plus connu au monde. Il a marqué la pensée de l’écologie, des pratiques scientifiques et la mémoire de générations d’étudiants. Merci Bruno Latour 🙏 pic.twitter.com/cS6oN2SjVy
— Adèle Van Reeth (@AdeleVanReeth) October 9, 2022
Bruno Latour n’était peut-être pas le penseur le plus connu auprès du grand public français, mais il jouissait d’une incroyable renommée dans le milieu universitaire international : ses travaux sont traduits dans 30 langues ; en 2007, il est classé 7eme parmi les 10 chercheurs en sciences humaines les plus cités au monde ; il reçoit en 2021 le Prix de Kyoto qui récompense les personnes (scientifiques, artistes, philosophes) dont la contribution améliore notre la civilisation.
Malgré son regard rieur derrière ses grosses lunettes et son ton souvent amusé, Bruno Latour n'hésitait pas à parler des choses qui dérangent. Comme il le répétait :
« Il faut anticiper et absorber la situation de l’apocalypse pour qu’elle n’arrive pas. »
En somme, c’était un éclaireur. Un vrai.