Mylène Farmer, une icône féministe avant l’heure ?

Si la nouvelle génération voue un culte à Mylène Farmer et qu’elle continue de remplir les stades de France lors de ses tournées (600 000 billets vendus pour Nevermore 2023 qui a débuté le 3 juin à Lille), ce n’est pas uniquement parce que la chanteuse de 61 ans est un trésor national. C’est aussi parce qu’elle est devenue une icône féministe et queer en parlant ouvertement de liberté sexuelle et de ses désirs. Et qu’elle a survécu au pire du sexisme de l’époque.
  • Deux mois sur la route, des passages dans les plus grands stades de France, 89 semi-remorques, 600 000 billets vendus… les chiffres de la tournée « Nevermore » de Mylène Farmer sont à l’image de son succès : démesurés. Mais en quarante ans de carrière, la chanteuse franco-canadienne a dû affronter des vagues sexistes et des propos misogynes, notamment dans les médias, qui font maintenant d’elle une icône féministe, une femme libre et un symbole LGBT+. Petit retour en arrière sur un gros quiproquo.

    Une femme des années 80

    Quand Mylène rencontre Laurent Boutonnat, et qu’elle interprète le titre Maman a tort (1984), elle est encore une inconnue. Mais le succès ne tarde pas à arriver : deux ans plus tard, en 1986, elle sort Libertine, accompagné d’un clip où l’on voit la chanteuse nue.

    Sur les plateaux de télévision — qu’elle fuira ensuite comme la peste — les journalistes, principalement des hommes, ont du mal à cerner son univers, ses propos et les messages libérateurs derrière ses chansons. On lui parle alors de sa « sexualité débridée », on lui fait remarquer qu’elle est souvent « dévêtue » sur scène ou qu’elle ne sourit pas sur ses pochettes d’albums, on lui dit qu’elle a une tête de « pantin désarticulé » — au JT de TF1 avec Patrick Poivre d’Arvor. Bref, on commente son physique, sa coupe de cheveux, son corps ou encore ses clips comme si on pouvait tout lui dire, sans impunité. Nagui, en 1989, feint même la surprise en parlant du clip de Sans Logique : « Je suis surpris, on te voit pas nue dans ce clip ». À cette fausse question, Mylène répond calmement que le sujet ne s’y prêtait pas, et que la nudité est aussi une forme de provocation. 

    Mylène, devenue rousse et provocante, déstabilise les médias. L’époque a du mal à cerner cette femme libre et androgyne qui chante sur les tabous, qui danse avec des drag queens sur scène — notamment lors de sa première tournée en 1989 —, qui vit avec un singe capucin (qu’elle a baptisé E.T) dans une chambre noire qui ressemble à un cercueil et qui cultive assez vite l’art du secret.

    Elle aime provoquer, montrer sa culotte en direct sans dire si c’était fait exprès ou non et réaliser des clips — toujours en compagnie de Laurent Boutonnat — à regarder comme des courts-métrages. En musique, elle aborde aussi bien les questions de genre (Sans Contrefaçon) que la liberté sexuelle (Libertine, Pourvu qu’elles soient douces) ou le sida (Que mon cœur lâche), sans aucune limite. Et c’est justement cette liberté — de chanter ce qu’elle veut, d’apparaître seins à l’air si elle le souhaite, de provoquer — qui semble déranger. Pendant ce temps-là, Serge Gainsbourg, alcoolisé, peut brûler des billets en direct à la télévision et dire à Whitney Houston qu’il a envie de lui faire l’amour — en 1986 lors de l’émission Champs-Élysées. Mais Mylène, une femme, n’a pas le droit au même traitement de faveur à son égard. Et si d’autres artistes féminines de l’époque, comme Patricia Kaas ou Vanessa Paradis, ont aussi subi le sexisme et la misogynie — un problème qui persiste malheureusement à travers les âges, Mylène Farmer est peut-être celle qui en a été le plus victime. 

    Si elle a joué le jeu des médias au début de sa carrière, la chanteuse a petit à petit donné de moins en moins d’interviews. « L’exercice de l’interview est un exercice pénible dans le sens où j’ai du mal à parler de moi […] Je préfère le rendre rare », a confessé l’artiste en 1993 sur MCN. Une « stratégie » qui va aussi accentuer son succès puisque ses rares apparitions suscitent énormément d’engouement. En 2005, elle sort Fuck Them All, sûrement sa chanson la plus féministe où elle parle de la puissance des femmes mais aussi de leur invisibilisation, plus de 10 ans avant l’explosion du mouvement #MeToo. 

    Mylène Farmer, une icône féministe avant l’heure ? Oui, quand on demande aux nouvelles générations d’artistes comme Rebeka Warrior, Suzane, Fishbach, Juliette Armanet, Pomme ou Angèle. Armanet, aux Inrocks, à propos de Mylène  : « Elle a ouvert énormément de débats sur le genre, l'identité, la sexualité, autant dans ses textes, que dans toutes ses recherches visuelles, ses costumes, ses clips son travail sur l'image. Elle nous a tous libérés, attirés, entraînés dans sa course. » Même des rappeurs comme Booba, Disiz la Peste ou Damso ont ouvertement parlé de leur admiration pour la chanteuse.

    Rebeka Warrior se souvient d'ailleurs qu’elle aura été la première à parler « d’amour entre filles » dans ses textes. Pour Bilal Hassani, interrogé par Numero, elle a eu de l'ambition et une force à toute épreuve : « En France et en Europe ce n’est pas toujours bien vu d’avoir de très grands rêves, encore plus quand on est une femme. Elle a eu cette force. ». Enfin pour Régina Demina, chanteuse franco-russe onirique, « elle a transformé la vie de beaucoup de gens en donnant l'exemple d'une artiste et d'une femme libre, provocante et douce en même temps, singulière et rassemblant les genres ». Des lettres d'amour qui pointent toutes dans la même direction : la contrefaçon chez Mylène Farmer, ce n'est vraiment qu'une seule chanson.

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