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Selon cette philosophe, nous sommes tous hybrides comme des centaures

« À tous les bâtards, tous les métis, tous les centaures, toutes les sirènes, à tous les êtres panachés, hétéroclites, bigarrés, croisés et mélangés, qui se sont toujours entendu dire qu’ils n’avaient pas ou avaient trop d’identité(s), il est grand temps de vous assurer que vous avez le droit d’exister. » C’est ainsi que la philosophe Gabrielle Halpern commence son livre Tous centaures ! Éloge de l’hybridation. Dans cet essai, elle donne des clés pour sortir des sentiers battus et envisager un avenir hybride, forcément plus créatif.

Gabrielle Halpern pourrait elle-même être présentée comme hybride : philosophe, elle a aussi travaillé dans différents cabinets ministériels comme conseillère prospective et discours sous le mandat de François Hollande, a travaillé auprès de start-up et conseille aujourd’hui des entreprises et des institutions publiques. Pour Les Éclaireurs, elle revient en détails sur le concept d’hybridation et sur ce qu’il peut apporter à nos sociétés contemporaines.

Les Éclaireurs : D’où vous est venue l’idée de travailler sur la figure du centaure, cet être mi-humain, mi-cheval ?

Gabrielle Halpern : C’est le fruit de mes travaux de recherche. J’avais l’intuition de cette grande tendance : le monde s’hybride. À l’époque, le mot était surtout présent dans le secteur automobile, avec la « voiture hybride ». Mais à part ça, quand le terme était utilisé, c’était rarement pour faire un compliment. Hybride ou bâtard, ça ne rentre pas dans une case, c’est sans identité, sans origine, donc il y a de la méfiance. Je sentais, avec la mondialisation, la transformation de notre société, que de plus en plus de choses allaient devenir hybrides.

Les Éclaireurs : Quelle serait votre définition de l’hybride ?

Gabrielle Halpern : Lucrèce, poète et philosophe latin, inspiré par Épicure, raconte que c’est la déviation d’un atome de sa trajectoire, qui s’entrechoque avec un autre, puis un autre et ainsi de suite -, qui permet la liberté, et donc la créativité. L’hybride, c’est l’atome qui tombe de travers, qui crée des chocs et donc des rencontres, et qui fait qu’on va pouvoir créer quelque chose d’inédit.

Les Éclaireurs : Auriez-vous des exemples concrets de cette hybridation du monde ?

Gabrielle Halpern : Du fait de la transition écologique, on observe de plus en plus une végétalisation des villes, avec des fermes urbaines, etc. Urbanisme et nature se mélangent. La frontière entre ville et campagne disparaît au point qu’elles tendent à s’hybrider. Les objets, les produits et les services, les modèles organisationnels, les modes de consommation, de travail et de commercialisation, les métiers, les écoles et les universités, s’hybrident également. J’interroge aussi la question du genre, les catégories femmes/hommes. L’hybride fait éclater toutes nos définitions et remet en question ce qu’on pouvait imaginer. Le centaure, - figure homme-cheval -, représente le contradictoire, l’hétéroclite. Cela nous confronte à des choses, des êtres, des situations qui ne rentrent pas dans nos cases.

Les Éclaireurs : Qui incarnerait le mieux l’hybridation ?

Gabrielle Halpern : Les artistes ! Ce sont des visionnaires qui n'ont pas peur de ce qui est hybride, parce que ces personnes ont saisi l'incroyable créativité à laquelle cette approche peut mener. Les artistes ne font pas avec les cases existantes, mais créent sans cesse de nouvelles cases, édifient des ponts entre des mondes qui n'ont rien à voir ensemble, cassent les frontières, font des pas de côté, marchent de travers, se plongent dans l'hétéroclite et y construisent du sens. Et c'est tout cela, l'hybride !

Les Éclaireurs : Dans votre livre, vous affirmez que nous sommes dans une crise de la réalité qui nous empêche de voir le monde tel qu’il est : hybride. Qu’entendez-vous par là ?

Gabrielle Halpern : Au départ, la raison a été construite pour nous aider à expliquer le monde. Mais petit à petit, il y a eu un processus de rigidification de la raison qui nous a rendu incapables de comprendre la réalité quand elle est hybride et d’accepter qu’elle n’entre pas dans nos cases. Donc pour moi, la crise première, c’est la crise de notre rapport à la réalité. Plus le monde s’hybride et plus nos cases se vident… Certains sont alors tentés de les remplir avec autre chose que la réalité, d’où le phénomène des fake news…

Les Éclaireurs : Comment faire pour apprivoiser cette hybridation du monde ?

Gabrielle Halpern : Nous sommes toutes et tous un mix de cultures, racines, histoires différentes : qu’est-ce que je fais avec toutes ces identités ? L’une doit-elle prendre le pas sur l’autre ? Ce que j’aime dans la figure du centaure, c’est qu’il nous fait réfléchir à ce qu’est la relation à l’autre. Est-ce une relation qui doit conduire à la fusion ?  Avec la fusion : on ne sait plus qui on est. Est-ce une relation d’indifférence ? L’indifférence juxtapose, mais il n’y a pas de rencontre à proprement parler. Est-ce la relation qui conduit au conflit, où l’un prend le pas sur l’autre et tente de le faire disparaître ? Dans toute relation, il faut éviter ces 3 pièges et emprunter une quatrième voie : la métamorphose. On se rejoint dans une tierce-figure : un tiers-lieu, une tierce-politique, un tiers-usage, etc.

Les Eclaireurs : Vous nous invitez alors à embrasser le centaure qui est en nous ?

Gabrielle Halpern : Je fais une critique radicale du terme de l’identité – qui, étymologiquement, signifie « ce qui est le même »… Mais personne n’est le même et je ne crois qu’en la métamorphose. On le voit avec la crise sanitaire, on est acculé à la métamorphose. L’illusion de se dire que l’identité est le Graal, c’est quelque chose qui me dérange. Je préfère la notion de singularité. Dans l’hybride, on a un maelstrom de singularités. C’est ce qui fait que nous sommes tous et toutes des centaures.

Les Éclaireurs : Il faudrait donc accepter de ne plus être dans des cases rigides, mais de s’ouvrir au mélange, à la contradiction ?

Gabrielle Halpern : La contradiction est une dimension fondamentale de l’hybride. Il existe par exemple des tiers-lieux où il y a à la fois du social et de la solidarité et du lucratif, de l’économique ; cette économie sociale et solidaire fonctionne très bien ! On assume cette contradiction et on en fait quelque chose de fécond. En liant plusieurs choses, on y trouve du sens.

« La pulsion d’homogénéité nous pousse à vivre avec des gens qui nous ressemblent. On a encore du mal avec ce truc hétérogène qui va faire tache. »

Les Éclaireurs : Selon vous, nous aurions du mal avec l’hybridation, du fait de notre « pulsion d’homogénéité ». Qu’est-ce que ça signifie ?

Gabrielle Halpern : La « pulsion d’homogénéité » nous pousse à être dans une bulle homogène. D’être avec des gens qui nous ressemblent. De rester dans le même univers. On a du mal avec ce truc hétérogène qui va faire tache. C’est une pulsion fondamentalement humaine. Avec le virus Covid-19, par exemple, on veut superposer quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu : « c’est comme la peste », « c’est comme la grippe espagnole »… Mais le covid-19 est quelque chose d’inédit. Arrêtons avec cette pulsion et prenons le temps de connaître cette altérité.

Les Eclaireurs : L’hybridation peut-elle être cette quatrième voie pour avancer malgré la crise actuelle ?

Gabrielle Halpern : Aujourd’hui, on a tous besoin de faire des pas de côté. La culture, l’immobilier, la restauration… Tous les secteurs d’activité doivent se réinventer. En adoptant cette approche hybride, chacun trouvera les voies de la métamorphose !

Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Éloge de l'hybridation, Les Pommiers, 2020

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