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L'assistance sexuelle aux personnes handicapées, un tabou français à combattre

Encore mal vus en France, où le client est pénalisé et le proxénétisme réprimé, les assistants sexuels répondent pourtant à une vraie problématique sociétale. Individus et associations se débrouillent tant bien que mal pour contourner une loi injuste.

Selon les parents de Théo, 22 ans, Alicia a changé leur vie… en améliorant celle de leur fils. Comme tous les garçons de son âge, ce jeune homme, polyhandicapé depuis la naissance, a en effet connu une adolescence chaotique et rebelle, malgré le fait qu’il fut coincé dans un fauteuil. Car si de nombreux infirmiers, docteurs et psychologues le suivent depuis de longues années, sa puberté a apporté son lot de souffrance et d’incompréhension.

Théo pouvant difficilement s’exprimer, il fut très compliqué pour ses parents de reconnaître que, comme tous les adultes, leur fils était en fait en manque d’affection. Qu’il ressentait du désir sexuel et des attirances fortes, sans pouvoir jamais les satisfaire. Une réelle souffrance, à l’origine d’années très troubles ponctuées de frustration et de "retour en arrière" dans son développement. Depuis quelques mois, Alicia, assistante sexuelle et travailleuse du sexe, vient visiter le jeune homme une fois par mois, selon un protocole plutôt strict établi par la jeune femme, Théo et ses parents. Les détails de cette sexualité alternative leur appartiennent.

Face à la dureté de la loi, en France la débrouille prime

Encore tabou en France, le métier d’assistant.e sexuel.le est doucement en train d’entrer dans les mœurs comme porteur d’une réelle utilité. Mais l’absurdité de la loi sur la prostitution se heurte à la nécessite de vouloir aider les personnes handicapées. Alors on se débrouille comme on peut.

En France en effet, depuis 2016, "l'exercice de la prostitution et le racolage sont permis, mais l'achat de services sexuels est illégal et réprimé". Le serpent se mord donc la queue. Cette pénalisation des clients brouille de facto le message, créant une multitude d’effets néfastes, dénoncés à l’époque par le Sénat et certaines associations. Concernant les personnes handicapées et leurs besoins vitaux, depuis un avis négatif rendu en 2013 par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) sur le "principe de non-utilisation marchande du corps humain", c’est le calme plat.

Plusieurs pays européens encadrent l’assistance sexuelle

En février, Sophie Cluzel, secrétaire d’État auprès du premier ministre chargée des personnes handicapées, a tenté de remettre le débat sur le devant de la scène : "il ne s’agit pas d’ouvrir un réseau de prostitution, cette question est totalement ridicule. Ces assistants de vie sexuelle existent déjà en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse. Allons voir comment ont été formées ces personnes", disait-elle alors à qui voulait bien l’entendre dans les médias. Devant le mutisme des instances gouvernementales, on se débrouille, toujours.

« Commencer par une relation où l’on peut se confier à l’autre, parler et éventuellement se câliner, c’est hyper-important. (Alicia) »

Anna a 35 ans. Depuis qu’un accident l’a clouée dans un fauteuil roulant il y a quelques années, sa vie sexuelle était au point mort. Seulement, passés les chocs d'un handicap à apprivoiser et d’une rupture avec son compagnon de l’époque, elle s’est vite rendu compte que ses désirs revenaient, aussi puissants qu’ils ne l’avaient jamais été. C’est pourquoi elle a fini par faire appel à un escort masculin sur un site dédié. "On ne fait pas toujours l’amour au sens où on l’imagine, et la pénétration est très difficile pour moi. Mais déjà, commencer par une relation où l’on peut se confier à l’autre, parler et éventuellement se câliner, c’est hyper-important." Après avoir tenté les sites de rencontre traditionnels, elle s’était rendu compte que de nombreux gentlemen disparaissaient des écrans lorsqu’elle évoquait sa situation.

Pour avoir interviewé de nombreuses prostitué.e.s dans le cadre d’autres articles, notamment aux États-Unis, il s’avère que les clients cherchent relativement souvent une épaule dans laquelle se lover, parfois la compagnie d’une femme ou d’un homme. Pas plus. La diabolisation de la prostitution dans l’Hexagone semble archaïque, quand on regarde du côté de nos voisins plus progressistes. Plusieurs pays européens "ont encadré l’assistance sexuelle (…) Le statut des professionnels varie selon la réglementation des États, mais tous insistent particulièrement sur le ‘recrutement’ et la formation des aidants", explique François Vialla, directeur du Centre européen d’études et de recherche droit et santé.

Aux Pays-Bas, l’un des premiers pays au monde à avoir légalisé l’assistance sexuelle pour les personnes handicapées, l’association SAR propose des prestations depuis 1982 ! Selon elle, 95% des demandes sont masculines. Au Danemark, une "indemnité de handicap" permet d’obtenir les services d’une assistante sexuelle ou d’une prostituée. En Allemagne, un "service de contact corporel" a été créé, et plusieurs assos proposent des formations d’assistants sexuels. "La plupart du temps, il s’agit de massages et de caresses et la pénétration est interdite", expliquait récemment dans Le Figaro Julia Tabath, présidente de l’association allemande Choose. De l’autre côté de l’Atlantique, si la législation sur la prostitution est plus sévère, certains États américains comme la Californie ont reconnu le statut de "partenaire de substitution".

De l'importance de créer des formations sérieuses et respectueuses

En France, l’Association pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel (APPAS) "milite pour l’accompagnement à la vie affective, sensuelle et/ou sexuelle des personnes en situation de handicap". Elle propose des formations à l’accompagnement, puis met en relation des accompagnants avec des personnes en demande. En se rapprochant du monde médico-social, celui des assistants sexuels espère être pris davantage au sérieux. C’est pourquoi l’APPAS propose aussi des journées "de sensibilisation et d’information" aux professionnels soignants.

Bien souvent, il s’agit aussi pour les "clients" de se réapproprier son corps et sa sensualité, pour pouvoir avancer ensuite. Recourir à un(e) assistant(e) n’est pas un but final, on tâtonne, on essaie et on va plus loin. Anne a par exemple rencontré quelqu’un via un canal plus classique, après quelques mois passés avec un escort. Des couples où les deux membres sont handicapés, des personnes très âgées, des victimes de viol, peuvent également avoir recours à une aide ponctuelle, réapprendre à s’aimer et aimer, pour ensuite aller de l’avant. D’où l’importance de formations sérieuses et respectueuses pour les potentiels assistants.

L’APPAS a même préparé l’écriture d’un projet de loi, pour espérer en finir bientôt avec la zone grise en termes de légalité. "Les accompagnant(e)s sexuel(le)s ne sont pas en infraction avec la loi ; en revanche, l’APPAS peut être poursuivie pour proxénétisme, bien que l’association ne touche aucun avantage pécuniaire de cette mise en relation." L’article 25 de la convention des Nations Unies du 13 décembre 2006 relative aux droits des personnes handicapées précise pourtant que "les États reconnaissent que les personnes handicapées ont le droit de jouir du meilleur état de santé possible sans discrimination. Ils prennent toutes les mesures pour leur assurer l’accès à des services de santé qui prennent en compte les spécificités sexuelles." Sans surprise, la France est à la traîne.

À l’occasion de la Journée internationale pour l'élimination des violences faites aux travailleurs du sexe, le 17 décembre, justement soutenue par l'Organisation des Nations Unies, il serait de bon ton de reconnaître leur utilité et leur offrir une protection légale, au lieu de diaboliser des pratiques ancestrales. "On estime que plus de 20 millions de personnes autour du monde sont des TDS (travailleurs du sexe). Malgré ce nombre, ils n’ont jamais été accepté(e)s par la société, rendant leur environnement de travail difficile et vulnérable aux attaques diverses", explique le Global Network of Sex Work Projects, à l’origine de cette journée. Qu’ils ou elles offrent leurs services aux personnes valides ou handicapées, en assurant leur sécurité, est primordial.

Tous les prénoms ont été changés.

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