La marque Antagony.

Après avoir bouleversé le genre, la mode unisexe peut-elle sauver la planète conso ?

Venue des podiums, le vêtement unisexe a peu à peu envahi la rue et les boutiques de prêt-à-porter. Mais en plus d'être neutre et égalitaire, il se pourrait bien qu'il s'inspire des meilleures pratiques de consommation responsable.

Dès qu’on imagine une mode plus éthique, on pense très souvent à ses modes de production - que ce soit la provenance de ses matières et de sa main d’œuvre-, à la manière de recycler les produits en amont ou en aval, à un marketing moins agressif pour une consommation raisonnée, ou bien à un circuit original évitant trop d’intermédiaires. Mais si cette éthique provenait aussi de la façon-même dont on pense le "genre" des vêtements ?

Si des générations d’enfants ont eu pour habitude de porter les vieux habits de leurs grands frères et grandes sœurs lorsque ces derniers grandissaient (et que certains couples aiment se passer leurs affaires, souvent dans un seul sens homme-femme, cela dit), l’avènement d’une vraie mode unisexe, ces dernières années - non, pas juste en piquant la chemise de Monsieur au réveil, comme dans les comédies romantiques - est peut-être à même de prouver qu’une consommation de vêtements passe aussi par des designs, une distribution et des rayonnages réellement communs aux femmes et aux hommes.

« Parfois, on se demande vraiment ce qui peut légitimer un vêtement indiqué pour homme ou pour femme. Quand la coupe n'est pas étudiée pour s'adapter à un type de morphologie, pourquoi s'évertuer à genrer la mode ? »

Tendance de fond de plus en plus incontournable, cette mode gender-fluid libérée des carcans s’est d’abord installée sur les podiums des défilés, avant de coloniser très récemment dans les boutiques de prêt-à-porter. On ne vous fera pas ici un inventaire de nos marques préférées, mais on va plutôt tenter de décrypter pourquoi, en plus d’être pratique et égalitaire, la mode unisexe est à même de participer au cercle vertueux d’une consommation éthique, bonne pour la planète.

Un rayon de tee-shirts unisexe dans un magasin.

Demain tous habillés en vêtements "gender fluids" ?

Que des pièces du vestiaire féminin soit adaptées sur les podiums et adoptées ensuite dans la rue (et vice-versa), ce n’est pas une révolution récente en soi, particulièrement en France. Quiconque s’intéresse même de très loin à la mode sait déjà qu’Yves Saint-Laurent est le premier à avoir dessiné des smokings et des tailleurs-pantalons pour femmes dès 1966/1967, ou que Jean-Paul Gaultier a imposé en 1985 la jupe à destination de la gent masculine. Sans oublier Coco Chanel, habillée en "garçonne" depuis les années 1910. Des partis-pris, qui, chacun à leur époque, furent considérés comme "radicaux".

Depuis, Maison Margiela, Louis Vuitton ou Alexander McQueen ont pris pour habitude de proposer des pièces neutres. Cependant, la démocratisation de vêtements véritablement pensés comme "unisexes", avec simplement des tailles allant du XS au XXL sans différencier deux morphologies ou des goûts supposés différents, mit des années à arriver en boutique. Le terme "gender fluid", devenu mainstream au milieu des années 2010, a enfin bousculé les codes des corps et de ce qui les enveloppe. "Ceux des différences homme-femme, d’abord, avec l’émergence d’une mode no gender", promet Madame Figaro. Icône mode de ses nouveaux usages : David Bowie, qui avait tout vu avant tout le monde.

Néanmoins, dans la rue, brouiller les pistes n’était pas aussi aisé que lorsqu’on est un chanteur androgyne adulé par des millions de personnes. Surtout lorsque des hommes sont bousculés dans leur virilité. De plus, si les grands créateurs de mode ont atténué ces barrières mentales entre modes homme et femme, il a fallu plusieurs années pour qu’un vestiaire véritablement mixte naisse dans le prêt-à-porter… influencé, comme d’habitude, par le streetwear venu des banlieues.

La marque Akho

De la rue… à la rue

Pour preuve, Lacoste, en retour de hype après des années de déshérence stylistique, fut l’une des premières marques à lancer une collection de polos, pantalons et accessoires pensée comme unisexe. Cette gamme, appelée LIVE, a eu un succès phénoménal auprès des fluokids dès son lancement en 2011. Et elle continue d’être appréciée par les fashionistas ouverts d’esprit.

"Zara s'est adonnée à la mode unisexe le temps d'une collection baptisée 'Ungendered'. Du côté du géant suédois H&M, une collection denim sortie en 2017 a permis de jouer la carte de la mixité. Au programme : vestes en jean, salopettes tendance et t-shirts basiques", décrivait Vogue en 2020. "Comme je fais du 41, je me sers très souvent dans le rayon femmes des sneakers, en demandant la plus grande taille. Les couleurs sont toujours plus intéressantes, et je suis souvent déçu de ne pas les retrouver dans le rayon hommes", nous avoue Ibrahim, un Niçois de 25 ans.

Du côté des marques indépendantes, ça bouge beaucoup plus fort, et de manière éthique. On peut notamment mentionner Selected People, Au Juste, ou encore Akho, qui mise clairement sur un vestiaire "neutre et durable" pour sa collection de chemises. Créée tout récemment par Valentine Robin et encore en cours de financement participatif sur Ulule, le label se veut "unisexe et zéro déchet". "Akho est une marque née de l’envie de promouvoir et de valoriser la beauté du savoir-faire, du temps passé à concevoir de ses mains des objets précieux, auxquels on tient et que pour rien au monde on ne jettera", explique la jeune créatrice. Résultat : des chemises intemporelles fabriquées en lin, qui offrent simplement un large éventail de tailles, en plus d’être recyclables.

Gain de place dans les boutiques, coûts de stockage moindres…

Une mode unisexe, ça veut également dire des coûts de production réduits, moins de boutiques nécessaires et, dans lesdits shops, moins d’espace sur les étagères, de même que les coûts de stockage peuvent être radicalement réduits. "Une mutation vestimentaire réjouissante", selon SloWeAre. Ce site/magazine répertorie les initiatives vestimentaires éthiques et écrit régulièrement sur la mode unisexe. Leur dernière trouvaille : la marque Antagony, "qui s'inscrit dans un esprit minimaliste mêlant des coupes structurées et des matières nobles".

Sa créatrice, Mylène Rosnel, défend une éthique forte. Zéro-déchet, le label fabrique 80% de sa collection en France, avec une association qui participe à la réinsertion des jeunes, en partenariat avec des couturiers professionnels. De plus, "les vêtements sont réalisés en série limitée ou en pièce unique. Les tissus proviennent de fin de série de grandes maisons de créateurs". Et le résultat est une collection élégante et neutre.

DreamAct, un e-shop spécialisé dans la mode responsable, a aussi toute une liste de labels unisexes. "Parfois, on se demande vraiment ce qui peut légitimer un vêtement indiqué pour homme ou pour femme. Quand la coupe n'est pas étudiée pour s'adapter à un type de morphologie, pourquoi s'évertuer à genrer la mode ?", se demande l’équipe de rédacteurs.

Nouveauté bienvenue, même les vêtements pour enfants se mettent à l’unisexe, tout en étant éthique. C’est le cas par exemple de Frankie & Lou, des Allemands qui vendent des pièces au style minimaliste pour les kids. La marque a tout compris : elle utilise des matériaux issus de l’agriculture biologique, intègre des pratiques durables, transparentes et responsables tout au long du processus de production (artisanat, durabilité…) Même les colis sont en carton 100% recyclable. De plus, les vêtements peuvent être renvoyés en fin de vie, pour leur une seconde chance… le tout non genré. Ils ont déjà plié le game.