

Interview de la fondatrice de HER, le plus grand réseau social destiné aux femmes queer
À l’occasion de la Journée de la visibilité lesbienne, ce lundi 26 avril, Les Éclaireurs ont rencontré Robyn Exton, femme d'affaires à la tête de HER, dont l'objectif est de "donner aux lesbiennes et aux femmes queer un espace sûr pour se rencontrer".
2021 M04 26
Depuis 2015 (2018 en France), 7 millions d'abonnées se retrouvent régulièrement sur HER, une plateforme de dating à succès réservée aux femmes lesbiennes, bisexuelles, et plus généralement queer et/ou non binaires. Sa fondatrice, la femme d’affaires britannique Robyn Exton, désormais installée aux États-Unis, est l’étoile filante dans le monde macho de la tech, où elle avait déjà créé LGBTQ+ Tech, un réseau communautaire. Elle est aussi à l'origine de l'iconique London Queer Fashion Show. Elle nous explique ci-dessous en quoi HER participait de cette même idée de réseau, au sein duquel les rencontres "amoureuses" seraient finalement secondaires.
HER peut non seulement être considérée comme une appli de rencontres, mais aussi comme un "espace sûr" pour les femmes queer. Votre but initial était-il de créer une communauté mondiale affranchie du regard masculin ?
Robyn Exton : Il est évident que ces composantes trottaient dans ma tête quand j’ai créé l’entreprise. J’avais eu de mauvaises expériences sur les sites "traditionnels" de rencontres lesbiennes, où beaucoup de faux profils apparaissaient et où des hommes venaient régulièrement me dire que je n’avais pas encore "rencontré le mec idéal". Bâtir une communauté au sein de laquelle on peut faire entièrement confiance aux utilisatrices, que ce soit via leurs photos ou leurs messages, est donc devenu très important pour moi. La sécurité est le point de départ obligatoire pour que les gens reprennent le pouvoir sur leurs vies amoureuse et sexuelle. Avec cet app, je voulais donner aux lesbiennes, et plus généralement aux femmes queer, des opportunités qu’elles n’auraient pas trouvées ailleurs.
Bien que Tinder ou Bumble, entre autres, soient très utilisés par les personnes LGBT+, ces sites et applications sont en effet d’abord destinés aux personnes hétérosexuelles, voire spécifiquement aux hommes hétéros, ne serait-ce que par leur ergonomie et leur design. D’après vous, qu’est-ce qui rend ces apps problématiques ? Et en quoi HER se démarque-t-elle ?
R.E. : Pour une femme queer, l'expérience la plus courante sur ces applications est la suivante : les femmes entre deux sexualités sont souvent curieuses "d’expérimenter", ou bien elles recherchent une autre femme pour assouvir un fantasme avec leur mari (en anglais, Robyn utilise alors le mot unicorn, "licorne", soit un couple hétéro qui rechercherait une "perle rare" bisexuelle, seulement pour s’amuser, ndla). Je ne remets pas en cause la validité de ces désirs, mais cela peut être frustrant pour une personne queer qui cherche un vrai date, ou carrément l’amour. Ces applications génériques ne prennent pas en compte les identités multiples qui nous définissent. Il devient alors parfois difficile d’être réellement soi-même lors d’une vraie rencontre.
Dans la communauté gay masculine, les sites de rencontres les plus connus, comme Grindr ou Scruff (ou a minima leurs utilisateurs), ont tendance à se focaliser sur l’apparence et le sexe rapide. Seul Hornet tente de passer pour une sorte de "réseau social pour les hommes homos". D'un point de vue du marketing, comment définiriez-vous le "narratif" de HER ?
R.E. : Notre but, c’est simplement que vous trouviez la bonne personne. Que ce soit pour un rendez-vous galant, une amitié ou un coup de foudre immédiat, nous connectons les femmes queer entre elles, point. Une fois que vous rencontrez la personne dans la vraie vie, libre à vous de décider si vous voulez du court ou du long terme. Cela étant dit, le côté communautaire de l’application nous est venu naturellement lorsqu’on s’est rendus compte qu’une très grande partie de nos utilisateurs recherchaient en fait un réseau et des amitiés. Donc, oui, nous sommes bien un réseau social.

Crédit photo : Mariya Stangl
La majorité des sites de rencontres consacrés aux personnes LGBT+ évitent au maximum d’aborder les questions politiques, comme le racisme ou la transphobie, voire les luttes du passé. Était-ce important pour vous de rappeler aux gens qu’être queer impliquait également le partage de centres d’intérêt, d’une communauté, d’événements et d’idées ?
R.E. : Tout à fait. C’est tellement rare de trouver des gens sur cette planète qui partagent les mêmes expériences de vie. Le pouvoir de la communauté est incroyable. Pouvoir parler à quelqu’un de l’homophobie subie, des fêtes que vous appréciez ou des événements qui secouent le monde, est essentiel. Mais au-delà de ça, nous voulions rappeler combien notre communauté doit se battre de manière unifiée, notamment pour ses droits. Il y a encore tellement de discriminations envers les personnes queer "de couleur" (QPOC en anglais, soit Queer People of Color, ndla), les personnes transgenres, les personnes non binaires et les LGBTQ+ en général autour du monde. Partout où l'on peut, on doit se mobiliser pour repousser les attaques contre nos droits.
La pandémie de Covid-19 a-t-elle changé la face du dating game ?
R.E. : Chaque plateforme aurait probablement une réponse différente, liée à son propre feedback, mais HER a connu une croissance impressionnante. Au sein de l’entreprise, nous plaisantons sur le fait que les femmes lesbiennes et queer sont nées pour survivre aux restrictions imposées par cette pandémie et pour rencontrer l’âme sœur dans cet environnement difficile : relations à distance, longues conversations, intimité émotionnelle… rien ne nous arrête !
Parlez-moi de votre précédent projet, LGBTQ+ Tech. Ce réseau était-il une base de travail pour la création de HER ?
R.E. : Non, pas nécessairement. Il existe de nombreuses communautés LGBTQ+ dans le monde de la tech, qui font un boulot incroyable. Je pense notamment à Lesbians Who Tech, Out In Tech, Start Out, Intertech LGBT+ Diversity Forum… En un sens, elles ont tous inspiré la création de HER. C’est toujours hyper fort de connaître d’autres lesbiennes et d’autres personnes queer travaillant dans la même industrie ; ça nous motive les unes les autres.
Crédit photo de Une : Helena Price