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Flexitarisme, déconsommation douce… Peut-on "sauver la planète" sans être écolo-gauchiste ?

Est-il possible de s’atteler à la préservation de notre planète en faisant des choix moins radicaux que ce que les injonctions des climatologues et des associations impliquent ? Ou en revenant, après-coup, sur des principes adoptés depuis des années ? Pas sûr... Enquête.

"Je ne supportais plus cette injonction à être parfaitement 'verte' en toutes circonstances, alors je me suis remise à manger de la viande une fois par semaine, en essayant de ne pas culpabiliser. Je suis très consciente de la souffrance animale, peut-être trop même, et j’essayais de faire de mon mieux pendant des années, mais j’ai dû me rendre à l’évidence : de temps en temps, je rêvais d’un burger avec des frites ou d’un poulet rôti."

Ces mots empreints de soulagement sortent de la bouche de Delphine, une mère de famille originaire de Rennes. Pendant plusieurs années, elle a adopté en famille des gestes quotidiens écolos que l’on pourrait qualifier de "radicaux" : régime végan, compost, zéro déchet, vacances exclusivement en train (depuis 2016), voiture de location uniquement si nécessaire…

« On pensait jouer les citadins modèles exilés dans les champs, avec potager pour se nourrir, cabanes dans les bois et pas d’écrans pour nous distraire en dehors du boulot... Mais on a craqué. »

Mais pendant le premier confinement du printemps 2020, elle s’est rendu compte que ces "restrictions" ne la rendaient pas spécialement heureuse. Pire, elles pesaient de plus en plus sur l’harmonie de sa vie de couple et de son cocon familial. "Comme on télétravaille tous les deux, on a eu l’opportunité et la chance de se retrouver dans une maison de campagne inoccupée appartenant à la famille. Naïvement, on pensait jouer les citadins modèles exilés dans les champs, avec potager pour se nourrir, cabanes dans les bois et pas d’écrans pour nous distraire en dehors du boulot... Mais on a craqué."

Après quelques crises et une fois tous les livres de la bibliothèque familiale épuisés, la petite tribu de quatre s’est rendue compte au bout de quelques semaines que tout ça n’était qu’une question d’image de famille vertueuse. Façon Marie Kondo du Finistère, Delphine s’est demandée : "Qu’est-ce qui m’apporte vraiment de la joie dans la vie ?". Pour le deuxième confinement, écrans pour les enfants et, plus surprenant, viande et voiture pour tout le monde. Un flexitarisme doublé d'une remise en question en forme de bilan complet, en soi plutôt sain... Mais intrinsèquement égoïste, si l’on en croit les climatologues et l'état de la planète.

Néanmoins, un "retour en arrière", même encouragé par une pandémie vectrice de privations sociales, charrie son lot de culpabilité et de conséquences réelles. Est-il possible de s’atteler à "sauver la planète" (ou a minima la préserver encore un peu) en faisant des choix moins drastiques que prévu ? 

Des petits arrangements avec soi-même, aux lourdes conséquences

En effet, si l’on a beaucoup lu et entendu que la crise du Covid-19 avait fait fuir les citadins de leurs villes chéries pour embrasser soudainement les valeurs de la campagne à l’année (jusqu’à ce que les musées rouvrent), un drôle de retour de bâton est en train de s’opérer : dans une période réputée psychologiquement difficile, on cherche de plus en plus à justifier son petit bonheur personnel. Quitte à négliger Dame Nature.

D'accord, le trafic aérien s’est effondré par défaut, et ce, pile au moment où le flygskam, cette "honte de prendre l’avion" venue de Suède, prenait de l’ampleur dans les médias. Pratique. Le débat sur l’absurdité des vols internes avait aussi touché la France, avec une proposition de loi de François Ruffin pour tenter de les limiter, voire de les interdire. Mais cette soudaine hantise de l’avion semble déjà s’estomper, un an après le début de la pandémie. Pour plusieurs témoins que nous avons interrogés dans le cadre de cet article, l’envie de voyager, comme une démangeaison, est trop forte.

"J’avais prévu de vendre mon appartement en ville pour m’installer dans un éco-hameau, explique Jean, un Toulonnais de 32 ans, fan d’apiculture, et prêt à sauter le pas. Mais j’ai réalisé que je n’étais pas réellement prêt à me sédentariser. Je vais certainement avoir besoin de voyager à nouveau avant de me poser et de créer des ruches". Lui qui voyageait énormément dans sa prime jeunesse s’est promis de ne plus prendre l’avion ou la voiture pour aller en France et en Europe, mais il vient de revenir sur sa promesse de ne plus jamais voler du tout. "Je n’ai pourtant pas d’excuses, je n’ai pas vraiment d'amis ni de famille à visiter à l’étranger, mais j’ai juste besoin de m’évader loin." Évidemment, ce petit arrangement avec soi-même aura des conséquences, il le sait.

Nous vous en parlions récemment : si, selon une étude récente du réassureur allemand Munich RE, ignorer le réchauffement climatique nous coûte plus cher que le gérer (le coût des catastrophes naturelles, conséquence d’un "je-m’en-foutisme" général, fut de 210 milliards de dollars en 2020), qu’en est-il si l’on adopte seulement certaines postures en ignorant celles qui nous semblent ennuyeuses ?

Quand les politiques ne donnent pas l'exemple

Selon GreenPeace par exemple, il ne s’agit pas juste de répondre aux injonctions individuelles (modifier ses habitudes alimentaires, préserver les océans, trier ses déchets, etc.), pour la simple et bonne raison que les individus même les plus vertueux n’ont que peu de poids face à la pollution. Il faut carrément changer de braquet. "Il est temps de changer de modèle de société pour aller vers plus de sobriété ; ce qui implique de faire évoluer nos politiques de transport (…). Aux citoyens comme aux femmes et hommes politiques d’inventer un modèle de société alternatif, compatible avec des modes de vie respectueux de l’impératif climatique." Qui de la poule ou de l’œuf ?

Le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) a pourtant récemment révélé que les quatre secteurs qui polluent le plus sont les transports, les bâtiments, l’agriculture et l’exploitation des forêts. Il semblerait que le trafic routier est celui émet le plus de gaz à effet de serre. Le transport aérien est loin derrière. Ainsi, il serait plus bénéfique pour la planète de voler à l’autre bout de cette dernière une fois par an plutôt que d’utiliser sa voiture tous les jours. Les priorités doivent changer.

Pourquoi faire des efforts à notre petite échelle ?

Au niveau planétaire, échelle nécessaire lorsqu’on tente d’évaluer le dérèglement climatique, les trois plus gros pollueurs sont la Chine, les États-Unis et l’Inde. Il serait donc tentant, depuis la France, de se dire que si leurs industries et populations ne font pas d’efforts, nous n’avons pas besoin d’en faire. Mais pour de nombreux climatologues, cet état d’esprit est un piège.

"J’avoue que c’est assez aisé de s’arranger avec sa propre conscience, en choisissant ce qui nous plaît ou ne plaît pas à notre petit niveau", dit Walter, un Niçois qui pensait être dans un processus de déconsommation, jusqu’à ce qu’il se rende compte que bon nombre de ses relations étaient déjà loin devant. "Ça devenait une course, c’était vraiment ridicule." Fan de mode (et plus particulièrement de mode durable), il a récemment abandonné quelques-uns de ses principes. Et il a repris le shopping en ligne.

"Même si je sais que certaines pièces sont fabriquées en Chine et vont faire des milliers de kilomètres pour arriver jusque dans mon salon, ça me fait plaisir de m'acheter plus de trucs à nouveau (...) Mais je ne l'avouerai jamais à mes amis." Il soulève cependant un point intéressant, lié à la faible concentration de boutiques dites "éthiques" dans sa ville : "Quand on vit dans une ville, une région ou un État qui ne donne pas l’exemple, cela n’incite pas à faire mieux."

« Tous les efforts du monde ne rattraperont pas le retard pris pendant des années par les plus grands pollueurs, France incluse. »

Malheureusement, on sait déjà que tous les efforts du monde ne rattraperont sans doute pas le retard pris pendant des années par les plus grands pollueurs, France incluse. Même si elle était respectée par tous les pays du globe, la recommandation de rester en deçà de 1,5 °C de réchauffement en visant la carbo-neutralité d’ici 2050 (l’objectif actuel du fameux Accord de Paris est fixé à -2 °C) ne repousserait que d’une dizaine d’années les terribles échéances à venir. De quoi être découragé.

Mais s’ils ne sont pas visibles partout et tout de suite, les petits gestes ont tout de même un impact au niveau local. Voire à l’échelle de notre bonne vieille planète bleue. Après tout, quand le 22 mars dernier, pour limiter la propagation du Covid, des mesures de confinement drastiques ont été prises simultanément partout dans le monde, le Central Pollution Control Board, un organisme indien, a démontré que, vingt-cinq jours plus tard, la concentration en particules fines dans le pays avait chuté de 82 à 44 microgrammes par mètre cube d'air.

Cette parenthèse enchantée, sans pollution, aurait dû nous donner des indications sur le poids dément de l’anthropocène. Malheureusement, elle aura peut-être eu l’effet inverse.

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