

Règles douloureuses : et si on imposait le congé menstruel ?
C’est un tabou en général et plus encore en entreprise, et pourtant, de plus en plus de pays se tournent vers ce congé payé pour les employées en souffrance. Une avancée sociale qui a le mérite de briser le silence, mais qui fait débat.
2022 M06 16
Le 17 mai dernier, l’Espagne a approuvé un projet de loi proposant d’instaurer un « congé menstruel » : les femmes souffrant de règles douloureuses pourraient donc bientôt bénéficier d’un arrêt maladie de trois jours pris en charge par l’équivalent de la sécurité sociale, mais à la condition que le parlement vote le texte. « Nous allons être le premier pays d’Europe à instaurer un arrêt maladie temporaire, clamait la ministre de l’Égalité, Irene Montero, financé intégralement par l’État pour les règles douloureuses et invalidantes ».
« Congé menstruel » : légal en Asie, il fait débat en Europe
— La Croix (@LaCroix) May 19, 2022
👉 La ministre de l’égalité espagnole Irene Montero a présenté un projet de « congé menstruel » qui fait débat au sein des féministes. En Asie, plusieurs pays l’ont déjà adopté. https://t.co/7JjGS0mO2p pic.twitter.com/tZVaJmtdwN
Une première qui a d’autres prédécesseurs dans le monde : Taïwan, la Corée du Sud ou l’Indonésie ont déjà avancé sur ce sujet. Au Japon par exemple, il est possible de demander ce congé (sans limite de temps mais non payé) à son employeur… pour peu que vous vouliez évoquer votre intimité avec votre DRH.
Plus proche de nous, l’Italie avait discuté un projet de loi équivalent en 2017, sans parvenir au vote cependant. Et en Angleterre, c’est l’entreprise Coexist qui a créé le précédent auprès de ses employées. Et chez nous, l’empathie en est où ?
S’arrêter une journée
Deux entreprises d’Occitanie ont déjà sauté le pas : la Collective, qui organise des collectes à Montpellier au profit d’ONG, et l’ébénisterie Louis, à Toulouse. Dans les deux cas, la mesure prend la forme d’une journée de congé rémunéré, sans nécessité de présenter un certificat médical. Nul besoin d’en faire la demande, « C'est un droit, comme le souligne Clothilde Soulé, employée chez Louis, pas une obligation ».
En interne, on parle de « bien-être au sein de l’entreprise » et non de coût relatif aux ressources humaines, rappelant si nécessaire que faire travailler celles qui souffrent est de toute façon contre-productif : « quand on a nos règles on est plus faible, on a beaucoup moins de force et l'efficacité n'est pas du tout au rendez-vous » confesse l’ébéniste Margot. Et ce n’est rien de le dire car, si on parle peu (voire pas) des règles en société, elles n’en sont pas moins présentes.
Coups sous la ceinture
Pour comprendre, il faut définir proprement ce qu’on appelle pudiquement des "règles douloureuses", phénomène que le ministère de la Santé attribue à 10 voire 20 % des femmes fécondes. L’autrice Taous Merakchi, qui a publié en 2017 l’enquête Le Grand Mystère des règles (sous le pseudo Jack Palmer) les définit comme des « douleurs très fortes au niveau des reins, du bas-ventre, qui descendent parfois dans les cuisses jusqu'aux genoux ».
Selon un professeur en gynécologie britannique, la douleur ressentie de ces crampes menstruelles peut égaler celle d’une crise cardiaque. Rien de moins. Même sans cela, certaines règles s'accompagnent de dérèglements digestifs, voire de vertiges.
Sans même parler des cas d’endométrioses – maladie chronique longtemps tue dont on découvre l’étendue aujourd’hui – on peut donc parler de symptômes handicapants, voire incapacitants. Mais alors pourquoi n’est-ce pas encore une évidence dans toutes les entreprises ?
La femme invisible
Sans loi, ce problème de santé public devient un problème d’entreprise, donc inégalitaire. Le congé menstruel étant assumé financièrement par les charges de l’employeur, ils pourraient inciter à embaucher moins de femmes, déjà discriminées dans les postes de direction.
« Renvoyer quelqu'un ou quelqu’une chez soi pour qu'iel puisse se soigner, c'est faire preuve d'humanité et d'empathie, confirme Taous Merakchi, mais elle met en garde : il ne faut pas que ce ne soit un prétexte pour l'évincer ».
La question du secret médical se pose également. Comme l’endométriose, les périodes de règles n’ont pas vocation à être connues des employeurs. Pas plus que la grossesse, qui forcerait une employée à devoir cesser ces congés menstruels…

« Je ne pense pas que notre société soit prête à mettre un système pareil en place sans que des conséquences négatives pour les personnes concernées ne se fassent ressentir dans les années qui suivent » continue Taous Merakchi en expliquant que des pré-requis manquent : « Il y a d'abord un gros boulot d'éducation à faire, sur les règles, sur l'endométriose, mais encore une fois sur tout ce qui fait qu'un être humain puisse à la fois être employé dans une entreprise et avoir besoin, parfois, de reposer son corps ou son esprit »
La solution, selon l’autrice, serait de généraliser des congés mensuels que tous les employés pourraient prendre ou non selon leur état de santé. « En attendant, oui, continuons à communiquer sur l'humain, ses failles et ses besoins. » Car dans un monde qui commence à revenir sur le droit à l’avortement et qui peine à endiguer les violences de genre, essayer de briser l'un des tabous les plus tenaces de nos sociétés reste une démarche progressiste.
Le Grand Mystère des règles, Taous Merakchi, Flammarion 2017